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KOSOVO - Interview du vice-président de "Sphresimi", HALIT BERISHA


Interview avec M. Halit Berisha, vice-président de l’association venant en aide aux familles des victimes de la guerre et de disparu(e)s Shpresimi, à Suharekë ainsi que membre du conseil de coordination de l’association kosovare pour les personnes disparues

 

En tant que personne impliquée sur le sujet des disparitions forcées, que pouvez-vous nous dire sur ce qu’il s’est passé au Kosovo entre 1998 et 1999 ?

Avant que je ne commence à décrire ce qu’il s’est passé pendant et après la guerre, en 1998 et 1999, je vais vous raconter les événements survenus avant avant-guerre, sous le régime tyrannique de la Serbie, dirigé par Sllobodan Millosheviqin. La police et l’armée du régime s’en prenaient couramment à la population sous forme de violences, pillages, emprisonnements, tortures, chantage et toute sorte d’abus et de dénigrements à son encontre. Dans les écoles avaient lieu des actes de ségrégation et de racisme à l’encontre d’étudiants albanais (empoisonnements, expulsions) afin de monter les communautés les unes contre les autres. Les responsables politiques locaux étaient renvoyés de leur fonctions et lorsque les représailles du régime serbe étaient à leur paroxysme, de simples employés albanais étaient privés de leur emploi, dans le même but qui était de les dénigrer et les appauvrir afin de les rendre dépendants du régime serbe. Tout cela a amené la population albanaise à s’organiser par elle-même et d’établir son propre système économique, social et culturel. Après avoir passé une décennie entière à subir nombre de meurtres, arrestations et mauvais traitements de la part du régime serbe, les Albanais ont été amenés à prendre les armes contre eux, et c’est à ce moment que commença la guerre pour l’indépendance et la liberté.

 

Après ses 16 ans à vous être dédié à la cause des personnes disparues, que ressentez-vous ?

La guerre et sa sauvagerie ont blessé énormément de familles kosovares et ce de façon irrémédiable. Entre mars et juin 1999, le régime serbe entama des politiques d’épuration ethnique et de déplacements forcés de population, ce qui entraîna l’exode de dizaines de milliers de personnes en Albanie et au Kosovo. Leur principal but était un nettoyage de la population par le biais de l’expulsion de tous les Albanais en brûlant tout ce que nous possédions et tuant nos espoirs de retourner dans nos terres ancestrales. A la fin de la guerre, la population albanaise revint au Kosovo malgré que la plupart d’entre elle n’avait plus de toit. C’est alors que se firent entendre les premiers griefs concernant nos morts et nos disparu(e)s. Mais les criminels serbes étaient repartis et l’administration internationale mise en place s’attela à gérer les retours des populations déplacées pendant la guerre. Personne ne s’est à ce moment occupé des disparu(e)s.

 

Quels dispositifs avez-vous alors mis en place pour rechercher les personnes disparues, si aucun organe compétent n’y avait été habilité à l’époque ?

Nous avons d’abord réalisé que certaines familles de disparu(e)s avaient appris la mort de leur proche, alors que d’autres familles n’avaient aucune information à leur sujet.

Nous établirent le contact entre les représentants du gouvernement temporaire et Force pour le Kosovo (Kfor, cadre de l’OTAN), les représentants de la Mission d'administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (UNMIK) ainsi que les équipes de l’International Health Department. Nous avons commencé à rassembler les données rédigées par les familles des disparu(e)s et à localiser des fosses communes creusées par la police, l’armée ou des groupes para-militaires. Ensuite ces corps furent exhumés et placés dans des morgues improvisées tenues par l’administration des Nations Unies.

 

Quand avez-vous mis en place l’association pour les personnes disparues ?

Lorsque nous avons réalisé qu’il était difficile de travailler de manière isolée et d’obtenir des résultats. C’est alors que nous avons décidé de créer l’association pour les personnes disparues et les familles concernées nous ont rejoints. Le terme de disparitions forcées fut par la suite utilisé pour évoquer ces proches disparus. Il était plus facile d’établir les données concernant les disparu(e)s dans chaque municipalité, ce qui nous permit ensuite de constituer des listes globales. Cela a été compliqué du fait de notre manque d’expérience en la matière.

 

Quelles institutions étaient en contact avec vous ?

Après l’instauration d’institutions nationales dédiées à la recherche du sort des personnes disparues, nous avons contacté le Comité International de la Croix Rouge (CICR), la Commission internationale contre les disparitions forcées, Mission d'administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK), l’office des personnes disparues, le Conseil pour la Défense des Droits de l’Homme et des Libertés et Kfor.

Avec le CICIR, nous avons commencé à compiler les registres des personnes tuées ou disparues. La Commission internationale contre les disparitions forcées a coopéré avec nous pour les récoltes du sang de membres des familles de disparu(e)s afin de faciliter l’identification via tests ADN. La MINUK suivit une méthode d’identification classique et mettant en place des morgues temporaires après chaque exhumation et l’exposition des vêtements et effets personnels des défunts afin que leur famille puisse les reconnaitre.

 

Quand ont été créés l’association pour les disparu(e)s et le conseil coordinateur ?

Le besoin de coordination des actions concernant la recherche du sort des disparu(e)s requit l’établissement d’associations à l’échelle du pays ainsi qu’un conseil coordinateur. La déception des familles plongées dans l’attente due à la lenteur des procédures dédiées à la recherche de leurs proches les poussèrent à protester, entre autre sous forme de manifestations et de grèves de la faim, exigeant des instituions locales et internationale une accélération des processus. C’est à ce moment là que l’on s’aperçut de notre manque d’expérience. La Commission internationale contre les disparitions forcées nous apporta une aide précieuse en organisant des tables rondes permettant la rencontre des familles avec le Conseil coordinateur, ce qui mena à une prise en charge des traumatismes d’après-guerre, notamment par le biais de soutien psychologique et social.

 

Quand avez-vous demandé la mise en place d’une Commission gouvernementale pour les personnes disparu(e)s ?

Le besoin de l’instauration d’une telle institution gouvernementale se fit entendre grâce aux voix du conseil coordinateur et d’organisation non gouvernementales agissant contre les disparitions forcées. Le gouvernement kosovar réagit en instaurant en 2001 la Commission gouvernementale pour les personnes disparues, chargée de relayer les demandes des associations aux institutions gouvernementales compétentes en la matière. Ensuite nous firent pression pour la promulgation d’une loi sur les personnes disparues définissant les droits des disparu(e)s mais aussi des membres de leurs familles. Notre requête fut entendue et la loi fut votée. Si elle contient quelques défauts, cette loi reste une grande avancée.

 

Quelles ont été les conséquences de toutes ces actions ?

Près l’exhumation des fosses communes au Kosovo, il est apparu que de nombreux cas de disparition restaient non résolus. Pourtant les familles savaient que les Serbes avaient déporté des personnes vivantes ou non sur leur territoire. Ce qui nous a convaincu que les preuves de ces exactions avaient été volontairement effacées. Plus tard furent découverts en Serbie les fosses communes des sites de Batajnica, Petrovo Sello et du lac de Peruqac. En dehors de ces fosses, entre novembre 2002 et la fin du mois de juin 2006, 847 corps on été identifiés et rapatriés. Plus tard encore, la fosse commune de Rudnica, proche de la ville de rashka en Serbie, fut elle aussi découverte avec ses 53 corps identifiés comme étant ceux des Albanais tués en 1999 et ensuite déportés en Serbie dans le but de les dissimuler. En tant que membres des familles des victimes et en tant qu’association, nous travaillerons jusqu’à l’identification de la dernière personne qui sera retrouvée.

Dans le but de faire la lumière sur le sort des personnes disparues, des groupes de parole entre le Kosovo et la Serbie virent le jour en 2004, grâce à l’assistance du CICR. Cependant des groupes de parole n’ont pas réellement été un succès jusqu’alors. Les membres des familles concernées ont exigé du CICR qu’il fasse davantage pression sur le gouvernement serbe afin de résoudre au plus vite la question du sort des disparu(e)s.

 

Et quant à la justice transitionnelle ?

Je suis tout à fait conscient du fait que nous ne pourrons aller de l’avant sans un changement de comportement de la part des deux parties opposées. Quant à une éventuelle réconciliation, cela n’est absolument pas envisageable alors que nous sommes toujours à la recherche de 1650 disparus. Le gouvernement serbe n’a pas particulièrement montré sa volonté de faire éclater la vérité des crimes commis par ses forces de police, militaires et paramilitaires à l’encontre de la population, y compris des personnes âgées, des jeunes, des femmes et des enfants. Avant toute réconciliation, il est essentiel d’identifier les disparus par leur prénom et nom de famille et de connaitre les circonstances de leur mort, car elles sont le résultat de crimes de guerre. Les menaces venant de Serbie se font toujours entendre à l’heure actuelle. Tant que ces criminels ne seront pas recherchés, libres et si nombreux, la paix ne règnera pas.

 

Un mot à propos de votre coopération avec la FEMED ?

Nous remercions la FEMED qui nous permet de participer aux conférences et différents meetings auxquels sont présents des représentants de différents pays se heurtant aux mêmes problèmes que le Kosovo. De plus, cela nous permet de prendre connaissance de leurs expériences afin de savoir ce que nous pourrions entreprendre et comment le faire pour la suite, afin de faire la lumière sur toutes les disparitions.

 

Pouvez-vous résumer la situation actuelle de la recherche de la vérité ?

Le manque de volonté politique des deux côtés est un obstacle à l’établissement de la vérité concernant le sort des disparu(e)s. De plus, les membres de leur famille souffrent toujours à l’heure actuelle en permanence d’une réelle anxiété.

 

 

Propos recueillis par Destan Berisha, mai 2016.

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